|
Par Jean-Claude Mailly
Secrétaire général
de FO
|
mercredi 29 avril 2009
«Après le 1er mai, une grande grève de 24 heures»
Une interview de Jean-Claude Mailly, Secrétaire général de Force Ouvrière, au quotidien Les Échos, lundi 27 avril.
A-t-on franchi ces derniers jours un cap dans la réaction sociale à la crise?
Nous sommes entrés dans le dur des effets de la crise sur l’emploi. Dès le départ, nous savions qu’il y aurait des conflits de ce type et nous avons prévenu le gouvernement. Je ne
cautionne pas ni n’encourage certaines actions commises, mais la réaction des salariés est très compréhensible. Ils risquent de perdre leur emploi et n’ont aucune perspective.
Beaucoup se demandent comment ils vont continuer à vivre, à payer leur loyer. Cela devient quasi existentiel.
Les syndicats ne sont-ils pas dépassés par la base?
Je ne pense pas. Il ne faut pas généraliser à partir d’un ou de deux cas. Partout, les syndicats sont présents. Cette crise exceptionnelle entraîne des mouvements exceptionnels si
on se réfère aux dix ou quinze dernières années. Mais la France a déjà connu, auparavant, de tels conflits durs, avec les agriculteurs par exemple. L’action sociale dure fait
partie de notre histoire et de notre culture. Les Français sont un peuple très politique, rebelle, et qui attend beaucoup des pouvoirs publics. Les événements actuels ne font que
le rappeler.
Le gouvernement a sévèrement condamné les débordements. Comment jugez-vous sa réaction?
Il est dans son rôle. Mais il reste prudent, en se gardant par exemple d’envoyer la police sur des sites occupés. C’est sage. Il ne sert à rien d’envenimer la situation. Je
constate qu’il se démène pour essayer de débloquer les situations sur le terrain et c’est positif. Il doit assumer et remplir ce rôle de «médiateur» qu’il avait eu tendance à
oublier en laissant le champ libre au marché. Avec la crise, on retrouve un rôle plus actif des pouvoirs publics dans l’économie. Il ne faut pas que cela s’éteigne.
Joue-t-il ce rôle efficacement?
Il a des difficultés. Il peine encore beaucoup à faire pression sur les banquiers et il manque cruellement de moyens. Le Fonds stratégique d’investissement a un budget trop limité
et des critères d’intervention flous. C’est bien la preuve que la France n’a plus les moyens de mener une vraie stratégie industrielle. Mais à un moment, si on veut intervenir, il
faut de l’argent. À l’État de se doter des moyens nécessaires et d’outils puissants, comme a pu l’être le Ciri dans les années 1980.
Une troisième mobilisation nationale est prévue ce vendredi 1er Mai. Sera-t-elle aussi suivie que les précédentes?
L’objectif, c’est que le 1er Mai se voie. Et il se verra. Nous n’avons pas encore toutes les remontées et les prévisions sont plus difficiles à faire sur un jour férié. Mais, dans
beaucoup de départements, le nombre de cortèges prévus atteint des sommets et dépasse même la mobilisation constatée fin mars. Cette journée sera peut-être aussi l’occasion pour
de nouveaux publics de se mobiliser.
Au-delà de l’unité de façade, FO n’a-t-il pas du mal à tenir sa place à côté des locomotives que sont la CGT et la CFDT?
FO tient toute sa place. L’action commune n’a de sens que pour renforcer la solidarité et obtenir des résultats. Nous avons entre organisations des débats sur les modalités de
l’action et, dans l’unité d’action, chacun conserve ses propres analyses. Nous proposons par exemple que les huit appellent à une grande grève public-privé de 24 heures. Ce n’est
pas une manifestation de plus qui fera bouger le gouvernement. Si nous voulons être efficaces, nous nous devons de changer de méthode. Nous remettrons donc cette proposition sur
la table après le 1er Mai en espérant que toutes les centrales l’acceptent. Pour des raisons d’efficacité, il faut un appel commun.
Nicolas Sarkozy a annoncé, vendredi, un vaste plan sur l’emploi des jeunes qui met l’accent sur la formation. Répond-il à vos
attentes?
Si certaines annonces vont dans le bon sens, je pense aux stages; si nous soutenons la formation en alternance, il n’en reste pas moins que cela se traduit encore par des aides
financières aux entreprises sans moyens de contrôle pour éviter les effets d’aubaine. Sur les stages, il faudrait aussi les interdire hors cursus et valider les périodes pour la
retraite. Par ailleurs, n’oublions pas qu’à la fin, il faut aussi des emplois, ce qui pose le problème de la politique économique. Face à la crise, le gouvernement agit à court
terme et de manière limitée. Il manque d’ambition, en particulier au plan social.
Que peut-on faire de plus pour favoriser l’emploi de jeunes?
Nous demandons depuis longtemps une allocation d’autonomie qui leur permette vraiment de s’insérer dans l’économie. Voilà la vraie priorité. Mais je pense qu’il faudrait remettre
aussi au goût du jour, le temps de la crise, des régimes publics de préretraite assortis d’obligations d’embauches de jeunes. Soyons francs: c’est bien ce qui se passe en ce
moment, mais ces départs précoces sont pris en charge par les entreprises et les Assedic.
C’est tout de même piquant de vous voir appeler au retour des préretraites alors que vous ne cessez de dénoncer le sous-emploi des
seniors…
À circonstance exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Je suis pragmatique. Je considère que la réaction du président de la République montre qu’on a visé juste.
FO défend une hausse du Smic et des salaires. La priorité n’est-elle pas plutôt de concentrer les moyens sur la lutte contre le
chômage?
Face à une telle crise dont personne ne connaît la durée, il faut jouer sur tous les leviers. Le plan de relance n’apporte pas la réponse globale qui est nécessaire. Tenter de
rétablir la confiance des chefs d’entreprise et des banquiers ne suffit pas. Il faut aussi restaurer celle des salariés. Je note la mise en place du Fonds social d’investissement
et je me réjouis du rétablissement de l’allocation d’équivalent retraite, mais cela reste limité. L’État employeur et le patronat doivent prendre leurs responsabilités et
augmenter les salaires. La consommation est le premier moteur de l’économie française et il faut la soutenir réellement pour des raisons d’efficacité sociale et économique. On ne
peut pas se contenter des quelques mesures de saupoudrage annoncées jusqu’ici.
Quelles autres mesures préconisez-vous?
Il faut une loi conditionnant les aides versées aux entreprises à des contreparties, notamment sur l’emploi. Nous le demandons depuis plusieurs années. Face à l’urgence,
faisons-le au moins sur toutes les nouvelles aides versées en ce moment. La règle doit être claire dès le départ: si une entreprise sollicite d’une manière ou d’une autre une aide
publique, elle aura des contreparties et devra rembourser si elle ne les respecte pas. En outre, quand l’État entre au capital d’une entreprise, il devrait automatiquement avoir
des représentants au conseil d’administration.
Le gouvernement doit-il tenir un langage plus positif à propos de la crise?
J’ai noté, comme d’autres, un changement de ton depuis le G20 de Londres. Un discours positif, une positive attitude, ne peut se justifier qu’à partir d’éléments tangibles. Pour
ma part, je ne vois pas les signes de reprise qui justifieraient davantage d’optimisme que cet hiver. Quand je regarde les chiffres les plus récents, il est clair que le monde n’a
aucune visibilité à moyen ou long terme. En France comme ailleurs, les signes encourageants se font attendre, c’est le moins que l’on puisse dire!
Laurence Parisot pense que le moment est venu, pour les partenaires sociaux, de se remettre autour de la table. Partagez-vous ce
sentiment?
Il faudrait d’abord que la présidente du Medef et les syndicats aient la même définition du paritarisme. Il y aura sans doute une réunion avec des représentants de chaque
organisation ces prochains jours pour aborder la question. Mais si c’est pour parler de faciliter les procédures de licenciement, la rencontre tournera court. Je ne suis pas
contre la pratique de la délibération sociale chère à Laurence Parisot, dès lors que les discussions à bâtons rompus ont vraiment lieu. Cela n’a pas toujours été le cas par le
passé, sur la représentativité syndicale par exemple. Récemment, c’est vrai, le patronat a donné des signes d’ouverture, sur les retraites complémentaires et les stages en
entre-prise. Il faudrait que cela arrive plus fréquemment.
La crise oblige-t-elle à reparler de l’âge de départ en retraite, comme le dit le patronat?
Sur ce dossier, c’est niet! Ceux qui veulent reculer l’âge de la retraite pour soulager les finances des régimes sociaux devraient réfléchir à l’origine de la crise. Nous sommes
face à un phénomène structurel, je le dis depuis des mois, il faut donc trouver des solutions structurelles, par exemple au niveau fiscal. Car, sinon, dès qu’une éclaircie se
manifestera, on recommencera à tailler dans les dépenses publiques, sociales. Et cela, c’est inacceptable.
Mais inévitable. Comment voulez-vous réduire un déficit de plus de 100 milliards d’euros?
Je vais vous dire une chose: le déficit public ne m’empêche pas de dormir. Alors, comment faire? Eh bien, à tout prendre, je préfère le retour à un peu d’inflation plutôt que de
devoir travailler jusqu’à n’en plus finir. Par ailleurs, je suis favorable à une grande réforme fiscale.
Vous proposez une augmentation des impôts?
Non. Mais, dans la période actuelle, le sentiment d’injustice sociale est très fort. La fiscalité fait partie des réponses à y apporter. Il y a urgence à mener une réforme
d’ensemble, en réhabilitant l’impôt sur le revenu, qui est le plus progressif et donc le plus juste. Aujourd’hui, seul un ménage sur deux le paie alors que le plus grand nombre de
Français devrait y contribuer. Il y a aussi toutes les niches fiscales. C’est toujours quand l’impôt a été le plus juste et le plus simple en France que les inégalités ont été les
moins fortes. Dans la même logique, il faut remettre en cause la loi Tepa et le bouclier fiscal.
Au cœur de la réforme de l’hôpital, il y a le projet de concentrer le pouvoir dans les mains du directeur. En quoi est-ce une mauvaise
idée, selon vous?
Ce qui nous pose problème, c’est le lien que le gouvernement veut établir entre d’un côté l’acte de soin, la rémunération du médecin et, de l’autre, la logique d’économie. Là, je
dis: «Attention, danger.» Car c’est faire entrer l’hôpital dans une spirale mercantile. Le gouvernement voudrait que les établissements hospitaliers publics soient gérés comme des
entreprises privées. On le voit aussi au travers de la tarification à l’activité, qui conduit à privilégier les activités les plus rentables.
Et puis, quel sera le pouvoir d’un directeur soumis au bon vouloir de l’Agence régionale de santé, donc du bras armé de l’État en Région?
Propos recueillis par Guillaume Delacroix, Jean-Francis Pécresse et Derek Perrotte
|